Le Repas de la Louve
Julien Dury ©

 

    Nous avons tant écrit sur la pleine lune. À coup de métaphores et d’interprétations, c’est à peine si nous ne l’avons pas tuée. Ce soir-là, ce n’était plus qu’un disque absurde par delà mon toit. Je la fixais l’esprit vide lorsque j’entendis des grattements à la porte de ma chambre. La Louve était venue réclamer son dû.
     Autrefois, je m’en étais allé chercher des petits animaux dans la Grande Forêt. Pour me nourrir ou me tenir compagnie, je ne sais plus. La Louve m’avait trouvé là, errant entre les arbres. Elle m’avait enlevé et retenu prisonnier en son terrier. La nuit, je l’accompagnais dans des courses mystérieuses, frêle cavalier sur son dos infini. Sans doute étais-je trop petit pour qu’elle me dévore. Elle partait en chasse à l’aube, m’abandonnant ligoté au fond de son trou. Ses dents lui suffisaient à tresser de fines cordes à partir de ses propres poils. Au dessus de moi, un jeu complexe de ficelles et de rasoirs menaçait de s’abattre au moindre mouvement que je parviendrais à accomplir.
     J’en vins pourtant à me libérer, un matin où je me débattis des heures durant. À peine me redressai-je que toutes les lames chutèrent, me transformant en forme sanguinolente. La crainte du retour de ma protectrice me poussa à ramper loin de sa demeure. Sans comprendre pourquoi, je réussis à rejoindre la mienne où je pansai mes blessures.
Elle m’avait désormais retrouvé. Je scrutai la fenêtre quelques secondes et m’imaginai un destin de fuyard éternel. Ce ne serait jamais la solution. J’ouvris grand la porte derrière laquelle les grognements avaient déjà commencé.
Elle était là, deux fois plus haute que moi. Dans ses yeux, ni haine ni reproche mais la simple certitude de ce qu’elle allait me faire. Résigné face à ce qui devait être, je m’écroulai dénudé à ses pattes. Sa mâchoire m’enveloppa et m’emmena sur ma couche. Comme elle l’avait fait tant de fois, elle m’y attacha en un éclair. Chaque membre fixé à un coin du lit, je l’observai prendre un dernier souffle avant la Cérémonie.
      Elle mordilla rapidement mes orteils d’une manière que je crus hésitante. Un court espoir ou une secrète déception me traversèrent tandis que j’envisageais son renoncement. Le claquement de ses dents interrompit mes pensées. D’un coup sec, elle avait tranché le pouce de mon pied droit. Neuf spasmes de douleur firent écho à cette première blessure, au fur et à mesure qu’elle arrachait mes doigts inférieurs. Les vagues de souffrance parvenaient toujours plus profond en moi, mais j’observais avec fascination la forme des morceaux de chair qu’elle faisait voyager d’une joue à une autre avant de les avaler définitivement. Je me mis à regretter que ma literie soit jaune plutôt que blanche. Du coin de l’œil, je regardai le sang couler sur les draps imparfaitement clairs.
      Son énorme gueule happa les restes de mon pied gauche. Mes hurlements se mêlèrent au craquement des os perdus sous ses dents. Je criai d’horreur, oui, mais déjà de satisfaction à me voir disparaître si parfaitement et si douloureusement. Quand elle attaqua l’autre pied, je la trouvai belle et je l’aimai pour me ravager ainsi.
Je levai la tête et vis qu’elle avait engouffré ma jambe gauche dans son gosier. La Louve se traînait lentement afin de m’avaler sans heurts. Sa mâchoire se refermait constamment et hachait mes chairs. Sur l’autre jambe, je sentais ses poils se mouvoir comme une longue caresse quand mon corps se révoltait de douleur.
Ma dévoreuse se rejeta au bout du lit et reprit son évolution à partir de ma cheville droite. Alors que la douleur insupportable se dédoublait, je notai que ma satisfaction initiale se muait en transport physique. Au moment où la gueule de la Louve rejoignit mon bassin, mon sexe se dressa en une dernière et superbe érection. Comme si tout le sang que je perdais revenait me gorger la verge.
      Ses griffes avant tracèrent de mystérieuses lignes sur mon torse, puis elle se plaça en travers de ma tête pour entamer mes membres supérieurs. D’une langue délicate, elle léchait chaque doigt de la main gauche avant de le séparer brusquement de moi. Elle remonta mon bras, et la peau trop salée de ses mamelles remplit ma bouche en avortant un hurlement nouveau.
Je revins à l’air libre, le temps qu’elle se tourne vers mon dernier membre. De nouveau elle s’allongea sur mon visage, et je respirai dans sa poitrine une alliance entre humus et marée montante. Son manège affamé recommença, mon bras droit avalé et arraché par sa bouche implacable, mon visage sous elle étouffé par ses mille molles mamelles.
      Elle se redressa, s’étira et s’écarta vers mon ventre. Quatre champs atroces de douleur m’écartelaient et ma bite stupidement dure me servait d’unique point de fuite. D’un coup, son museau ouvert plongea en moi et fouilla mes entrailles. Je scrutai son corps immobile mais je sentais sa tête m’explorer et m’enlever tout ce qui pouvait la nourrir. Son visage si doux se mouvait en mon intérieur et me déchirait de partout. Elle plongea assez profond pour ne faire qu’une bouchée du cœur, puis ressortit.
     Je n’étais plus qu’une seule onde de souffrance que l’extase seule tenait en vie. Debout et dans les dernières limites du désir, mon sexe me parut sublime et d’une bêtise totale. Dans une dernière pensée, je me demandai si la Louve le savourerait en plusieurs bouchées. La réponse ne se fit pas attendre. Au moment où je lâchais la semence de toute une vie, elle arracha d’un mouvement le pénis et les couilles. J’imaginai seulement cette dernière giclée de sang et de foutre, car la douleur et le plaisir absolus de l’anéantissement final ne m’autorisaient plus la vue.

     Au réveil, le souffle trahit un instant mon corps à nouveau entier. Une poignée de poils étaient restés logés dans mes poumons. Encore une fois, j’avais vingt-neuf jours à attendre.


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