Le songe d'Abel

Yannick JAOUEN

Quelque part un réveil sonnait. Abel émergea, comme d'un songe. Il tâtonna autour de lui cherchant la lumière. Sa main s'égara, mais il ne trouvait ni la lumière, ni le réveil. Il se dit : j'ai dû encore prendre une sacrée biture hier soir ! Il se relaxa quelques instants, sourit. Voyons voir... Il essaya d'appeler à lui des souvenirs, mais rien. Étrangement, il ne se souvenait de rien. Oh ! En général, quand je ne me rappelle pas ce que j'ai fait la nuit précédente, c'est qu'elle n'a pas été poussée dans l'extraordinaire ou qu'il ne c'est à peu près rien passé ou bien... Il tenta de se décontracter un peu. Son bras gauche et sa poitrine étaient endoloris et il sentait bien que ses yeux étaient brûlants... d'un je-ne-sais-quoi. Là c'est certain, j'ai dû boire comme un ivrogne... fumer et prendre encore ces produits, ces dérivés du peyotl. Évidemment ce matin je paie ! Allongé sur le dos, il chercha dans sa tête douloureuse, la cause de ses souffrances. Jusqu'à maintenant, il avait, par fatigue, économisé ses mouvements, et n'avait guère bougé que son bras droit, essayant en vain d'atteindre la lumière ou le réveil qui n'avait pas cessé de sonner. Bon ! Il va me falloir faire un effort ! En fait, il se serait bien laissé aller de nouveau à un petit somme, mais cette sonnerie ! ! ! Soudainement il fut pris d'une insupportable migraine. Était-ce l'effet de la sonnerie qui lui vrillait les oreilles, des effluves d'alcool, non cela serait trop facile ! Abel ne comprenait pas. Une voix semblait faire écho à cette diablesse de sonnerie...

" La langue du corps, c'est oeil, si donc ton oeil est saint, ton corps tout entier sera dans la lumière, mais si ton oeil est malade, ton corps tout entier sera dans les ténèbres, si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! "

Qu'est-ce que c'est que ce charabia ! ... Il tenta un mouvement du corps, mais celui-ci ne répondit pas... C'est incroyable... Qu'ai-je donc fais cette nuit ? Du coup, il revit certaines images d'un... rêve, qu'il était en train de faire juste avant que cette sonnerie de malheur ne l'en eût tiré. Les quelques bribes qui lui revinrent en mémoire étaient claires. Il se faisait enguirlander par son patron dans un... ce qui semblait être le bureau de la rédaction d'un journal. Et comme d'habitude, apparemment il avait oublié quelque chose d'important. Cela se passait a priori... dans un pays froid. Oui, cela devait être en Alaska ou dans le Nord, oui quelque part dans le Nord. Qu'importe d'ailleurs ce n'était que ce rêve... Journaliste ! Il ne manquerait plus que cela, journaliste... Journaliste? Il ricanait. En plus, j'ai horreur du froid, je préfère nettement les pays chauds, journaliste. Mais au juste, qu'est-ce qu'il faisait comme boulot ? Il réfléchit. Mais c'est quoi mon job ? Foutue mémoire. Il se sentait éreinté et transi. Et cette sonnerie qui ne cesse de... Vraiment, là il faut à tout prix que je me lève... Il tenta derechef de se redresser mais une douleur fulgurante l'obligea à y renoncer. Bordel ! Mais ce n'est pas possible, qu'est-ce qui se passe ? Il commençait à ne plus rien comprendre. Il scruta le plafond, c'est-à-dire qu'il scruta le noir car il ne distinguait rien, strictement rien. Il n'y avait pas la moindre diffraction de lumière, et à part le bip-bip incessant du réveil, enfin cette sonnerie, parce que pour ce qui était d'un réveil, celui-ci n'était pas réel, pas plus que le plafond, qu'il ne voyait pas. Ce qui était quand-même étrange, car tout réveille-matin a ses chiffres fluorescents et là il n'y voyait goutte ! Il humait une odeur qu'il n'arrivait pas à définir. Ça sent... Cela sent quoi ? Rien, rien aucune mémoire olfactive de cette étrange odeur indéfinissable. Bon ! En tout cas il faut que je fasse quelque chose... Il essaya doucement de bouger son bras droit et celui-ci miraculeusement ne lui tira aucune souffrance. Il tâta ce qui lui servait de couche, délicatement du bout des doigts. Bizarre ! Il sentait quelque chose d'humide, oui, humide, froid et ... Visqueux. Il se raidit. Non ! Ce n'est pas vrai, je n'y crois pas... Je me serais... J'aurais... Mais nom de Dieu... Aïe ! Il ressentit une douleur encore plus vive que la précédente, mais cette fois dans le sexe ou plus exactement dans les testicules. Il faillit défaillir. Ce n'est pas possible, je suis vraiment malade ! Sa main demeurait à plat sur le drap humide. Il approcha sa main de son nez et huma : Quelle singulière odeur de... D'urine ! C'est ça, j'ai dû boire du whisky et y mélanger quelque chose comme de la bière, un de ces petits cocktails incongrus que j'affectionne sûrement. Oui c'était ça, cela lui rappelait effectivement ce fameux cocktail, enfin... lui rappelait vaguement, car il avait bien peur en fait que tout comme ses yeux son nez également ne le trahisse. À mon âge quand même, quel relâchement ! Mais quel âge ai-je au juste ? Ah ! Non, même mon âge je n'arrive pas à me le rappeler ! Eh ! bien, cette cuite, je m'en souviendrai. Enfin j'espère... C'était vraiment incroyable ce qui lui arrivait, parfaitement incroyable. Il releva de nouveau son bras droit, le seul valide, et amena sa main sur son visage. Le front était glacé, comme celui d'un mort. J'ai dû faire une poussée de fièvre, un petit coma éthylique, mais ça va aller mieux. Il reposa sa main à plat, mais cette fois sur son ventre. C'est sûrement pas très grave, j'ai la santé ! Eh ! Euh ! ... la santé ? Mais avait-il la santé, il n'arrivait pas à se souvenir si effectivement il l'avait, cette santé. Bien sûr, bien sûr, une cuite n'est qu'une cuite, après tout ce n'est pas la première et sûrement pas la dernière. La première ? Etait-ce la première ? Ce qui expliquerait sans doute ces douleurs particulièrement pénibles, et cette fièvre... Qu'il avait quand même réussi à endiguer. Enfin apparemment. Ce qui l'angoissait le plus c'était en définitive, cette perte de mémoire et cette odeur qu'il n'arrivait toujours pas à définir. Et surtout ces supplices cette fatigue inexorable qui le clouaient à son lit... La sonnerie cessa. Tiens ! Je ne l'entends plus ! En revanche il entendit des rires. Qui cela peut-il être ? Sûrement les voisins. Les voisins ? Quels voisins ? Évidemment comment se souviendrait-il de voisins ou de pas voisins. Pourtant il était bien dans son lit, dans sa chambre, chez lui, là il ne pouvait plus avoir de doute, car enfin, s'il ne se trouvait pas chez lui où aurait-il pu être ? Est-ce que j'ai une femme ? Des enfants ? Une femme ! des enfants !... Ah ! sale trou de mémoire.

La fièvre était effectivement tombée. D'ici quelques heures cela irait mieux. Oui ça devrait pouvoir s'expliquer. Il venait à l'instant de repenser à son rêve... à ce patron... Ce peut-être quelqu'un d'autre, mais il est probable que c'est bien mon patron ! Que... Que je sois... Mais oui, Journaliste ! Bien sûr ! Et si ça se trouve, cette biture, je l'ai prise suite à cette engueulade... Oui cette dispute... Il y a eu cette dispute et peut-être même me suis-je fait virer. J'ai perdu mon boulot de journaliste et me suis saoulé la gueule ! C'est ça ! ..Je le crains... de toute façon je le saurai assez tôt. Il bougea les yeux pour essayer de distinguer au moins une fenêtre. J'espère que je ne suis pas une de ces espèces de... tordus, de ces dandys macabres qui aménagent leurs chambres toutes de tentures noires, de stores noirs, de meubles noirs, enfin ce décor subtilement morbide. Puis se rectifiant : Remarque dans mon état, qui sait, c'est peut-être ça, enfin je suis peut-être tout simplement... Parce que quand-même... Il ne comprenait pas. Je devrais au moins voir un petit reflet de quelque chose, une lueur dans cette obscurité : j'espère que je ne suis pas aveugle ! Mais oui ; cela expliquerait cette obscurité... Mais pas le reste... Cette odeur, ces affres... Il amena sa main droite au moyen de son bras vaillant sur ses yeux et les toucha. Je sens... Je sens bien une gêne là, ils sont donc sensibles mes yeux. Non je ne suis probablement pas aveugle, aveuglé peut-être, enfin je voudrais le croire ! Je suis simplement dans un sale état, oui un très sale état !Et je fais très certainement partie de ces "tordus" qui plongent leur chambre dans le noir... Oui ! je suis bien l'un de... Finalement sans cette sonnerie je dormirais encore, je me serais sûrement réveillé en pleine forme, normalement dessaoulé, puisque je ne me sens pas ou plus saoul. Je n'ai pas la tête qui tourne, non la tête ne me tourne pas... D'ailleurs je ne peux même pas la bouger ! Il glissa sa main sur le drap humide d'urine, enfin ce qu'il pensait être de l'urine, parce que cette odeur identifiée comme un mélange de whisky et de bière, identifiée... identifiée ? Il n'en était de nouveau plus vraiment sûr, d'ailleurs il n'était plus sûr de rien, de rien !

À nouveau un rire fusa... Puis des éclats de voix... Encore ces voisins ! Ne peuvent pas me laisser reposer en paix ! Réfléchir tranquillement. Qui sont-ils ? Des immigrants, des vieux, des vétillards, des parasites... Tout ce qui encombre ces immeubles... Son immeuble... Il tendit de nouveau son bras valide à la recherche d'un commutateur, d'une lampe de chevet, pour trouver une lumière. Il baissa, tendit, abaissa son bras mais n'arriva à rien, même pas à toucher le sol. Ça par exemple ? Le sol ! Si je suis un dandy morbide farfelu je devrais avoir un de ces lits qui fait corps avec l'espace de la pièce, un lit pour le moins très bas s'incrustant dans mon décor... Il avança encore : Je ne suis tout de même pas un nain, mon bras doit mesurer... Combien mesure-t-il au juste ? Il ramena son bras sur lui et l'avança le plus loin possible sur la cuisse droite. Il atteignit le bas de sa rotule. Quelle taille ai-je... Un mètre-soixante dix, quatre-vingts... Auquel cas mon bras doit mesurer... Euh ! ... Soixante-cinq, soixante-dix centimètres. Je n'ai tout de même pas un lit à un mètre du sol, voir plus ! Quand-même, il était vraiment dans des... Oui, sales draps ! Il entendit un chuintement, comme un écoulement d'eau. Tous prés. Puis un floc, et encore plus près. Il ricana de nouveau. Alors c'est vraiment le comble ! Maintenant un robinet qui goutte, et je ne peux même pas aller le fermer. Et une fois encore perçant le silence, une voix.

" Si tu marches dans mes voies, si tu observes mes commandements, toi aussi tu gouverneras ma maison, et même tu garderas mes parvis, et je te ferais accéder au rang de ceux qui se tiennent ici. "

Puis, le silence. Incroyable ! J'ai entendu ça comme s'ils étaient dans la pièce, même dans mon lit ! Il lança furieusement son bras valide, à gauche et à droite, essayant d'atteindre quelque chose, quelqu'un afin de comprendre, mais rien. Il éructa : Bordel de Dieu... Aïe ! Il n'avait pas terminé sa songerie qu'une douleur terrible lui tenailla le haut du crâne, comme assujetti à un étau que des mains invisibles actionnaient et subséquent, un cinglage féroce, une onglée le transfigurant qui le laissa sur le point de s'évanouir. Non ! Je ne mérite pas de souffrir à ce point ! Les doigts... ça me rappelle... Mais oui à l'école... L'école ? Ah ! Mes souvenirs reviennent, ma mémoire revient. Le maître... La punition... Le coup de règle sur les doigts... Il se calma, tenta d'endiguer la douleur, aussi féroce qu'elle fut il commençait à s'y habituer. Ces voix, bien sûr ce sont les voisins qui parlent fort. Oui j'habite sûrement un de ces immeubles de bois et de briques, vieux, sans insonorisation, où même un pet s'entend. Ce qui explique le fait que je perçoive ce robinet qui goutte. Mais ces voix sortent vraiment de l'ordinaire... Mais ! Quel ordinaire, et de quoi ? Je crois comprendre, j'aurais... Oui c'est bien ça, j'ai des hallucinations ! Dès ce soir, je dirai à... Je dirai à... Que je ne fume plus et ne bois plus ! Oui c'est cela il faut que... Mais à qui le dirai-je ce soir ? À qui ? Ce soir ? Bon sang voilà, j'ai compris, c'est la nuit, il fait nuit, voilà la réponse à cette obscurité qui m'enveloppe. Je ne suis donc pas un de ces farf... originaux morbides, cela n'aurait aucun sens. Il fait simplement nuit, je suis... au coeur de la nuit, dans ma nuit. Assurément cette mémoire me joue des tours. Bien ! Il faut que j'attende que l'orage passe, que cet état se passe ou me dépasse, surtout ne pas perdre mon sang froid, ne pas m'énerver. Calme-toi mon petit, calme-toi !

Une musique majestueuse vint emplir la chambre ; c'était une belle musique. Des choeurs à hurler au miracle jaillissaient de l'infini puis se brisaient comme du cristal sur les cordes d'une harpe séculaire. Ils remettent ça ! Il faudrait vraiment leur dire de mettre la pédale douce à ces gens, ils me dérangent vraiment ! Comment vais-je pouvoir dormir et récupérer de cette mémorable cuite... Mémorable ? En l'occurrence je me comprends. C'est vrai que tout bien considéré, cette musique à quelque chose de... charmant. Après tout, ces voisins ont l'air d'avoir une certaine culture, singulière certes, mais pas sans intérêt. Je ne reconnais pas ce type de musique et pourtant... C'est étrange cela me donne la sensation de... Oui ces chants me font frissonner. Mais je frissonne ! Non ! Je suis glacé, quels sont ces symptômes ? La couverture vite ! Il la chercha de sa main valide, mais ne la trouva pas. Ce n'est pas vrai ! Je rêve éveillé, je ne me couche quand-même pas sans couverture, alors qu'il fait un tel froid ! Je veux bien avoir un lit à un mètre du sol, mais dans ce cas, un lit de campagne avec une énorme couette. La main qui pendait le long du lit était entrée en contact avec quelque chose de mouillé, là tout prés... Quelque part. Vivement, il la retira comme si cette matière indéfinie l'eut brûlé... Il porta sa main à son nez afin d'identifier la chose dont ses doigts étaient imprégnés. Rien, aucune odeur ou alors... Bordel de Dieu ! Instinctivement il tenta de bouger sa main gauche comme s'il avait voulu la porter au secours de la droite, immédiatement il fut terrassé par une nouvelle douleur. Ah ! Je promets, je promets, que je ne boirai plus une goutte... Je ne fumerai plus un seul... Je ne m'adonnerai plus jamais à... Ah ! Je le juuure... Aïe ! . Là au summum de la douleur, au comble de la torture, il sentit ses orteils se tétaniser et son corps entier fut comme compressé sous mille enclumes. Cet épouvantable damage lui fit perdre connaissance, du moins il le crut.

" Ah ! Oh ! Tu aimes ça hein ! Petite garce. Tu aimes te pendre à mon cou ! C'est entendu, je t'accorderai donc quelques minutes d'un immense intérêt. Fais donc voir tes mignons trésors. " " Oh ! Oui je te les montrerai, je te les donnerai même, tu en feras ce que bon te semblera, je suis toute désignée à toi, à ton vouloir ! Mon cannibale, mon géologue, mon pyromane, mon incendie d'amour. " " C'est cela ma petite catin, mon brouet d'amour, ma petite frappe. Montre-moi, bien ouverte ta géode ! Cambre-toi, comme l'épouvantail sous la force du vent s'incline à terre. À moi ! Offre-toi comme à ton maître seul tu le ferais. " " Oh ! Oui mon ogre tu m'as été choisi parmi les autres, vois-tu comme mon amour est grand, mon démon, vois-tu ? " " Arrête tes parlottes, chipie, et fait acte de tes prières ! Soulage mon impatience et le tourment que tu me causes en me mentant, pour satisfaire tes instincts de femelle, prête donc ta langue à l'outrage de tes actes et avale ma prière, vipère ! "

Incroyable ! Que veut-donc dire ce dialogue pornographique, que se passe-t-il ? Qui sont ces vicelards qui me provoquent ? Et où sont-ils ? Cette terrible morsure aux pieds ! Cet état aphasique, puis ces... Il y avait de quoi perdre la tête. Abel sentit une douce chaleur envahir ses parties génitales, irrésistiblement... il banda. Ça par exemple, se peut-il que ces paroles entendues m'aient influencé au point de me donner une érection ? Il laissa échapper... son premier soupir de bien-être. Ah ! Je sens que ça va mieux, dit-il dans un murmure. Le gros de la crise doit-être passé. Sous l'effet de l'érection, et se débridant quelque peu, Abel voulu placer sa main sur son ventre... pour plus de commodité, mais il n'y parvint pas. Étrangement elle était bloquée derrière sa tête, sous sa nuque. Il essaya de bouger son autre bras mais se ravisa à temps, ayant en mémoire... Curieuse mémoire, les affres endurés précédemment. De toute façon, ce bras se trouvait désormais dans la même position nouée, que l'autre. Alors ça c'est nouveau, voilà une bien curieuse affaire, j'en ai assez, vraiment... Et le jour qui ne se lève pas. Pourquoi ? Fait-il vraiment nuit ? Est-ce ma nuit ? Suis-je dedans ou au dehors ? Mais à quoi correspond cet extérieur ? Existe-il ? Demain, oui demain je saurai ! Demain ? Oui, demain il existe forcément un lendemain à ce... jour. Un lendemain doit succéder à cette... situation. Mais oui demain, demain on viendra me réveiller avec un solide petit déjeuner... j'aurai faim... Abel essaya d'imaginer avec le plus de certitude possible, qui, et ce qu'il était. Visiblement il se faisait une bonne opinion de lui-même. J'ai sûrement de l'argent, un journaliste, même ex-journaliste, ça ne cantine pas aux restos du coeur! Et si ma situation est pour l'instant... délicate, elle me semble plus dévoiler les dessous de quelqu'un qui en aurait trop, abuserait même de temps à autre, que celle d'une personne n'en ayant pas assez ! Cette dernière pensée le laissa dans une chaude joie, et son esprit aiguisé se mit à faire des bonds. Bien ! Si je suis un farfe... Euh ! Un original, j'additionne probablement les petits conforts de la modernité, tant matériels que philosophiques. J'ai sûrement une grosse voiture, un bel appartement... Une sono dernier modèle... et une bonne... une de ces filles de l'Est, belle, grande, avide de luxe et prête à tout, rêvant... rêvant. Ma voiture, mon pognon, ma sono, et une bonne à tout faire... tout. Voilà ! Je comprends tout. Les voix, c'est une sono, ma sono dans ma chambre ou le salon, qu'importe. Ma voiture, mon salon, ma chambre, ma bonne et ma cuite. Voilà le fin mot de l'histoire. J'imagine que j'ai pris cette cuite hier-soir, enfin cette nuit dans le salon, oui c'est ça. J'ai laissé la télé allumée, cela expliquerait les chants, les voix. Oui en ce qui concerne le dialogue érotique, c'est bêtement un film porno. J'ai tellement de pognon que je suis câblé, satellisé, avec parabole et tout le bazar. Voyons voir les érotiques passent en général tard, très tard, il peut bien être deux heures du matin comme quatre ! Son emphase se tempéra aussi sec. Ce qui me laisse encore cinq ou six heures à rester comme ça... immobile dans le noir ! Seul, coincé, cloué, crucifié ! Enfin si j'ai une bonne, elle sera là demain matin... Le plus tôt possible ! J'espère lui avoir dit de venir tôt ! Merde en espérant que demain ne sera pas dimanche. Il ne faudrait pas que cela soit tous les jours dimanche ! Une bonne, voyons cela ne se repose pas. En tous les cas, pas avec moi ! Ca travail, ça me sert, ça me... Il eut un rictus cynique : J'espère que c'est une salope... De toute façon toutes les bonnes sont des femmes, euh ! Toutes les femmes sont des sa... Les femmes ? J'en ai peut-être une de femme. Mais non, je n'ai pas de femme, sinon elle serait là ; à me porter secours... à moins qu'elle ne travaille, qu'elle soit sortie, que... De nouveau des voix se firent entendre, mais celles-ci n'avaient rien à voir avec un film classé x.

" Mes amis, je désirais vivement vous écrire au sujet du salut qui nous concerne tous, je me suis vu forcé de le faire afin de vous encourager à combattre pour la foi qui à été transmise aux saints, car il s'est infiltré parmi vous des individus dont la condamnation est depuis longtemps inscrite à l'avance. Vive Judée, vive Judée. "

A-t-on changé la station ? Sommes-nous dimanche matin, à l'heure de la messe ! Ou bien il y a quelqu'un dans mon salon ! La bonne ? Ma femme, une bonne femme... Mais je ne suis pas bien sûr d'avoir une bonne, ni une femme d'ailleurs... ni un salon... ni même une chambre... une croix peut-être... Misère ! Misère de misère, je ne suis sûr de rien, de rien. Si donc il y a quelqu'un dans mon salon et si je hurlais, si je gueulais... Il tenta de hurler à pleins poumons. De toutes ses forces. Pour la première fois il venait de penser qu'il pouvait ameuter, demander de l'aide. Des cris qui auraient sûrement réveillé les morts, et fait crouler les murs de Jéricho. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il demeura un long moment le gosier grand ouvert sur ce cri muet. Ce qui le laissa dans un terrible état. Pas vrai je suis muet ! Je n'ai plus de voix ! Bordel de Dieu ! Ce coup-ci, sa jambe gauche venait de faire un double tour sur elle-même, il se retrouvait avec une jambe genou retourné contre sa couche. Si encore une fois Abel ne comprit pas ce tour de magie obscure, il en ressentit bel et bien les effets foudroyants. Il tomba net sans connaissance.

Au fond de son cerveau, une rumeur allait s'amplifiant.

" Moi Jean, qui suis votre frère et qui ai part avec vous à l'affliction, et au règne, et à la patience de Jésus-Christ, j'étais dans l'île appelée Patmos, pour la parole de Dieu, et pour le témoignage de Jésus-Christ ; et je fus ravi en esprit, un jour de dimanche, et j'entendis derrière moi une voix éclatante, comme le son d'une trompette, qui disait : je suis l'Alpha et l'oméga, le premier et le dernier ; écris dans un livre ce que tu vois, et l'envoie aux sept églises qui sont en Asie, à Ephèse, à Smyrne, à Pergame, à Thyatire, à Sardes, à Philadelphie et à Laodicée. Alors je me tournai pour voir d'où venait la voix qui me parlait ; et m'étant tourné, je vis sept chandeliers d'or ; et au milieu des sept chandeliers quelqu'un qui ressemblait au fils de l'homme, vêtu d'une longue robe, et ceint sur la poitrine d'une ceinture d'or. "

Abel se réveillait d'une sorte d'engourdissement ; il demeura comme anesthésié. Il faudra que je raconte cela à Jean. Jean ? Un prénom ? Mais alors la mémoire me revient ! Jean ? Mon frère ? Mon disciple ? Un copain sûrement ! À moins que cela ne soit que mon prénom ? Il paraît que la première chose qui revient à la mémoire d'un amnésique, c'est son nom ! Quelle maladie ai-je donc ? Heureusement pour lui Abel ne voyait pas sa jambe retournée. Il essaya de récapituler le plus clairement, si l'on peut dire, son calvaire : Les deux bras bloqués derrière la tête, les jambes qui ne m'obéissent plus, une aphasie totale, des douleurs horribles qui me terrassent, ma mémoire qui se disloque en bribes d'informations incohérentes, l'érection, l'aveuglement, mes oreilles qui entendent des conversations débiles et de la musique qui pourrait bien venir d'un endroit dont je n'ose prononcer le nom... Enfin, en y réfléchissant cela ressemble à des bondieuseriiiies ! ... Dans un craquement infernal, son nez s'affaissa sur ses dents, monstrueusement allongées en un étirement simiesque. Heureusement pour lui, il ne voyait pas ce qui cette fois encore lui soutira un hurlement sourd, le cri d'une bête peut-être ? Et Berde alors, boilà baintenant bon bez qui se bouche. Bourquoi ? Bourquoi ? Il entendit de nouveau ces voix, enfin il le croyait, il le pensait. Mais il avait tant de mal à penser.

" Écoutez et comprenez. Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l'homme impur, mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l'homme impur. "

Une fable dont je suis la victime ! Depuis quand ? Je suis réduit à... Je réduit à... un écorché, que dis-je, un émietté qui ne peut même pas se voir en réduction ! Quelque chose se passa au niveau de son sexe. Une nouvelle érection l'animait, plus intense que la précédente. Abel émit un soupir d'aisance,- profond comme la fosse obscure où il se trouvait, mais immédiatement une image s'imposa, dessinant une femme dans le cerveau d'Abel. Mais je connais cette pétasse ! Oui je la connais ! Mais qui est-elle ? J'ai beau ne plus voir... Je vois, je vois clairement que... Ou peut-être... Oui c'est cela, j'ai des hallucinations, ça n'est sûrement pas autre-chose. Il tenta vainement de se calmer en essayant de contrôler sa respiration, mais la situation l'emportait. Distinctement il sentit près de lui, une présence, et se confondant avec cette nouvelle réalité, un claquement sec, comme un coup de fouet. Son être alors se crispa, immergé dans un courant glacé. Quelque-part une voix sourde enchaîna.

" Perpète, perpète, perpète... " Puis après un moment de silence, peut-être une minute, peut-être des heures " : Abraham engendra Isaac et Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Judas et ses frères. "

Mais bon sang, il doit bien y avoir une explication, une raison... à cette folie. D'où entendrai-je de pareilles choses ! Ça n'a aucun sens... Il doit y avoir une personne ayant décidé de ma perte, de m'emmerder jusqu'au bâton, merde, merde, ce n'est pas possible. Soudainement une voix différente se fit entendre.

" Eh bien, tu paies un coup voisin ? Quelle belle virée, quelles sublimes étoiles, quels beaux arbres ! Du solide, du concret mon gars, du robuste. Quelle entrée en matière, virile ! Ah ! Je m'en souviendrai de cette virée ! "

Et c'est quoi encore ça ? Que raconte-t-il ? Que fait il dans ma chambre ! Abel voulu parler, protester, mais il savait que cela était inutile, étant aphasique. Pourtant plein d'espoir il se força de toute sa volonté. Força tellement, fit de tels efforts, comprimant toutes les fibres de son corps... qu'il s'inonda. Abel eut l'impression de s'empourprer de honte, devant... l'invisible.

La situation est vraiment intenable, ça s'additionne, je souffre, je hurle, j'entends des sermons, je me pisse dessus, et maintenant ce type dans ma chambre, qui me parle et auquel je ne peux répondre... On envoie des gens chez moi pour me narguer... pendant que j'agonise ! Et je reste là, impuissant, cloué, paralysé, condamné à endurer, à endurer... ce que j'ai fait endurer aux autres ? Et pourquoi soudain ces bribes de mémoire, ces petites restitutions d'un passé pourtant présent. La culpabilité ? Qu'ai-je pu faire porter d'aussi lourd... qu'un calvaire... à mes frères trahis. Frères... trahison ? Mais suis-je donc traître à quelque chose ? Suis-je membre d'une quelconque confrérie ? D'un groupe, groupuscule d'une politique aux antipodes des désirs de l'être ? Être, homme, trahir, politique, calvaire, confrérie, groupuscule, antipodes, désirs, extrêmes. Ces mots résonnèrent dans le cerveau d'Abel comme résonne le glas annonçant la fin du non-sens, l'imprégnant du sens certain, de ces mots qui se révélaient enfin. À quoi appartiens-je ? À qui ? Ai-je été moi-même trahi ? Abandonné dans cet endroit... que je crois être ma maison ! L'auteur de cette trahison a-t-il un nom ? Bon Dieu de bon Dieu ! saloperie de mémoire. Faisant suite à sa réflexion, encore une voix...

" Tout m'est permis, mais tout ne me convient pas, tout m'est permis mais moi je ne me laisserais pas asservir pour rien, le corps n'est pas pour la débauche. "

Mais à la fin qui donc m'accable de la sorte, je suis torturé par un mal dont je ne connais pas la source. Si quelqu'un veut bien entendre ma confession, je suis prêt à la faire ! À dire ce que l'on voudra, à confesser n'importe quoi ! Mais que cessent ces affres. Donnez-moi des noms, demandez-moi de trahir, de corrompre et je m'y appliquerais. Je ne peux vendre que ce qui m'appartient ou qui est en ma possession, ainsi prenez mes enfants, ma femme, mes parents, mes frères les plus proches et recherchez si vous le voulez dans ma généalogie, les restes de ma famille vous appartiendra ! Et si je n'ai ni biens ni famille... Même pas une bonne, et bien donnez-moi la possibilité d'en acquérir... Vous m'entendez ? Mon âme est à vendre... Elle ne vaut pas chère, je vous l'assure. Tout est à vous, mais délivrez-moi de cet enfer !

Sur quoi, Abel sentit une onde de bien-être lui traverser les testicules et la verge. L'image d'une femme voluptueuse avec des atours accueillants, une bouche profonde, lui était apparue. Soudainement un léger pincement à son épaule gauche le tira de son songe. Ca y est pensa t-il, je vais encore souffrir ! Mais rien... aucune douleur. Il bougea précautionneusement ses doigts ; sa main, puis son bras. Mais... Mais il n'est plus bloqué ; et voyons-voir... je n'ai plus mal ! Il tenta un mouvement de l'autre bras, mais ne réussit pas. Si celui-ci ne le faisait pas souffrir, il n'en était pas moins bloqué. Pas grave ! Il souriait, songeant à son désir... Je peux mouvoir un membre au bénéfice de l'autre, et c'est... pas la bonne main ! C'est déjà pas si mal... Et puis, ce bras, c'est bien la première fois... depuis ce drame que j'arrive à le déplacer. C'est sûr, c'est le signe d'une rémission !

L'onde rassurante, rapidement s'exacerba et devint un feu dévorant son corps et particulièrement son phallus. Il faut que j'en termine ! Merde je suis droitier ! Cela ne va pas être facile, mais ça vaut mieux que rien du tout, au point ou j'en suis, cela me détendra... encore que... qui sait... ce n'est pas la première fois, tout les mecs doivent faire ça. Des comment on appelle-ça... des onanistes, oui on est tous des... Ben oui, des pédés en puissance. Il se mit au travail. Ah ! Quel bonheur, quelle joie, et avec la gauche bordel de Dieuuuu ! Les quatre doigts de la main coupable se retournèrent, en se brisant. Ce n'était pas l'extase attendue, oh ! Non. Ah ! Paluche maudite, maudite paluche. Aïe ! Merde, je préfèrerais encore mieux être châtré. Et pourtant il bandait toujours, en dépit de la souffrance et, grâce à elle, se branlait délicatement accompagnant les mouvements de sa main meurtrie, au rythme des élancements de son martyr. Brusquement il s'arrêta. Un liquide tiède lui coulait à présent sur la tête ruisselant sur ses yeux et sa bouche. Il était terrorisé ! Il s'attendait à répandre incontinent sa semence, mais là, il sentait bien que c'était tout autre chose qui noyait sa face ahurie. Une voix sortit du silence.

" Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés, heureux ceux qui ont faim et soif, ils seront rassasiés. Moi je vous baptise dans l'eau en vue de la conversion, mais celui qui vient après moi, est plus fort que moi. "

On se moque de moi, je commence à y voir plus clair, si j'ose dire... À tous les coups je me suis laissé embarquer dans une histoire... Louche, une fable de... de... Suis-je homo ? ecce homo ? ex homo ? homo sapiens ? C'est ça oui, farfelu, dégénéré, dandy et même de la jaquette ! Bon, puisqu'il faut assumer, j'assume ! Mais il faut avouer que le jeu, votre jeu, a pris des proportions extravagantes ! Quand-même il y a des limites à vos névroses ! Au nom de quoi ! De qui ! C'est humiliant, indécent ! J'arrête, oui j'arrête, j'arrête tout ! Des larmes coulèrent de ses yeux se mêlant ainsi au fluide qui avait coulé sur sa tête quelques instants plus tôt.

Il osa enfin mettre ses doigts sur ce mystérieux suintement. Et les retira aussi sec, brûlés par ce singulier liquide. Par pitié, arrêtez je ne joue plus ! Mère, mère ! Ai-je une mère ? Oui sûrement, comme tout le monde. Tout le monde à une sainte-mère, donc moi aussi ! Détachez-moi, allumez la lumière, allumez ce ciel, éclairez-moi sur ma destinée, priez pour moi ! Je me suis fait avoir, combien êtes-vous autour de moi ? Combien sont-ils, ai-je vraiment ces instincts déviants... enfin débridés, anormaux, normaux. J'espère qu'ils ne vont pas me soumettre à... à ça ! Ça serait trop sordide, la sensation serait affligeante, s'insinuant en moi... révélatrice d'un nouveau... bonheur ? Je ne pourrais résister ! Il faut qu'ils me détachent et allument cette lumière, alors... peut-être que oui... je pourrais imaginer que... m'imaginer que cette... à être introduit dans cette nouvelle dimension, cette conception toute particulière de l'échange... de... de, non je ne peux accepter d'imaginer, tant de soumission au... bonheur ! Mais que dis-je ! Par Dieu, la folie m'emporte ! J'en ai ras le bol de ses hypothèses saugrenues, j'accepte tout... tout et même le fait d'être... d'être, oui une pédale et... et mes mains, mes bras ? Je peux les bouger. Ils m'ont détachés ! Ils commencent sûrement à craindre quelque chose, je dois être... oui quelqu'un d'important. Oh ! Oui, pour me payer ce genre de "stage d'initiation", je dois en avoir les moyens, c'est sûr. Je suis dans un de ces " relax center " pour cadres frustrés, qui coûtent une fortune, et où on se livre à des turpitudes sexuelles raffinées... Turpitudes sexuelles ? Tu parles ! Attendez que je sois détaché ! Vous allez entendre parler de moi... Quand-même, il y a des limites ! Ils abusent, ils profitent, profitent de mon corps ! La jambe, le nez, les doigts, les yeux... Ils ont dû me mettre des lentilles de contact opaques. Ils m'ont sûrement anesthésié les cordes vocales... C'est bien ça ! J'ai un goût amer dans la bouche ! Et qu'est-ce que j'ai la peau sèche ! Ma parole, mon visage est en train de se dessécher !

Abel avança sa main sur son visage, toucha son nez ; mais il est tout à fait normal ce nez, même pas busqué ? Devrait-on me le reprocher ? Du bout des doigts, il toucha ses yeux afin d'y déceler la présence de lentilles... Rien pas de lentilles ! Et bien continuons à palper. En l'occurrence tout va bien mis à part cette sensation de tiraillement de la peau, on va voir ce qui en est du reste de mon être. Il rabaissa sa main en direction de son ventre, et plus bas sur son sexe. Plus de sexe ! Tout son être se figea dans une stupeur sans nom. Rien ! Ma bite n'est plus... De nouveau il se sentait englouti dans un gouffre d'incompréhension. Il poursuivit néanmoins fébrilement sa recherche. Son doigt glissa naturellement dans ce qui devait être une plaie béante... ou un vagin.

Il remonta son doigt et sentit la présence stupéfiante d'un clitoris. Dans un état second, il laissa aller ses doigts plus bas entre les cuisses, là où normalement se situe le périnée... Plus de couilles ! D'un geste désespéré, quoi-que emprunt d'une certaine délicatesse, et abandonnant cette abomination au bas-ventre, il remonta son bras vers le thorax pour y découvrir, ébaubi, généreusement gonflée, une superbe paire de seins, dont la forme sous ses doigts, semblait proche de la poire. Au même moment il éprouva une brûlure intense, au niveau de ce qu'il devait bien admettre comme étant son nouveau sexe. Il perdit tout naturellement connaissance, du moins il le crut.

" Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des buissons d'épine, ou des figues sur des chardons, ainsi tout bon arbre produit de beaux fruits. "

Maintenant le visage d'Abel resplendissait, traversé par un soleil divin. De son crâne sortit un sabre, son ventre enfla. Un trône se dessina devant lui, et un feu terrible l'embrasa. Prés du trône, un arbre gigantesque, et à son pied, des fruits pourris baignaient dans une mare de sang que la terre n'arrivait pas à absorber. Des étoiles traversèrent le ciel, arrachant du crâne d'Abel le sabre, et le lui plantèrent dans les côtes.

Abel émergea. Son corps d'homme l'avait trahi. Il avait du mal à comprendre, et surtout à accepter cette transformation. Non, c'est un cauchemar, je vais me réveiller et j'en rirai. Je ne me suis pas trompé sur moi à ce point. J'avais bien un sexe d'homme, des testicules... Je suis donc une femme ! Une femme qui a rêvé être un homme ? Alors depuis le début je suis dans l'erreur, tout cela n'était qu'un songe ! J'ai rêvé que j'étais un homme, et pourtant je n'ai pas rêvé les érections ? J'avais une queue ! Ma queue, et voilà que je n'en ai plus. Je me masturbais donc comme une femme qui pensait posséder un sexe de garçon, ce qui n'était pas désagréable, cette queue me semblait presque m'appartenir et les sensation étaient intéressantes. Et en sus je suis une femme qui boit ! Quelle horreur ! Mais alors si je suis une... j'ai probablement un mari... Quelle horreur ! Alors j'ai donc une bonne ? Une grosse voiture ; un appartement, de l'argent, une sono, ma sono, ma bonne... j'espère que c'est une lesbienne ? Abel toucha ses dents, lisses ; si lisses, si normales pour des dents de femme. Abel toucha son beau sexe, si normal pour le beau sexe... Mais je n'ai pas le souvenir d'avoir une si grosse poitrine ! C'est vrai ! Elle lui couvrait presque le menton ! Et ce ventre gonflé ? Mémoire ma pauvre mémoire, aide-moi !

À présent, Abel sentait une gène au niveau des côtes. Mais j'ai un trou... Oui un trou là ! Effectivement Abel avait une profonde plaie dans le flanc gauche d'où s'écoulait en un mince filet d'or, un sable blanc, comme désormais ses cheveux. Ça par exemple je n'ai pas bougé d'ici... Comment ai-je pu me blesser ? De nouveau emporté par une vague de sommeil Abel perdit pied et sombra pour la énième fois dans un songe.

© Yannick JAOUEN (& Parc)

 

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