La Revanche du Néandertal
ou l'odyssée de l'espèce

John GELDER

Parc, 2001 - PochParc17, 112 pages, 7 euros, ISBN 978-2-912010-13-6

Disponible : voir bas de page

Publié le 07 mai 2010 à 08h42 | Mis à jour le 07 mai 2010 à 08h54
Des gènes de Néandertalien chez l'homme moderne



Mieux qu'une somme, une mémorable épopée...

 

SOMMAIRE

John Gelder 

Homo nec plus ultra ? p. 7
Le vieil oncle original qui fait désordre, p.11
Les tout débuts : les avantages de l'érection, p.15
Érection armée, p.18
Premiers conflits, p.22
Oui mais voilà, p.25
Hermaphrodisme originel ? p.28
Un look d'enfer, p.31
Comme le vase du potierÉ, p.34
La tache, p.36
Machine à faire des dieux, p.39
Démence, ou le syndrome de la duplicité, p.41
L'écrit en actes et en ruses, p.43
Le crime transcendantal, p.46
Les hordes sauvages de la haute technologie, p.49
Fils.com, la genèse du Ss postmoderne, p.53
Du lit de Procuste au divan de Freud, p.57
Le cauchemar du vivant, p.60
Le temps des détrivores, p.63
De Prométhée à Prosthésis, p.65
Force de frappe sélective, p.68
La revanche du Néandertal, processusÉ, p.72
Ultime technogenèse, p.76
La controverse des ADNoïdes, p.79
Sans oublier la bénédiction divine, p.84
Que faites-vous après l'orgie ?, p.87
Un petit monument à la mémoire des néandertalisés ?, p.90
Acta est fabula, plaudite ! p.92
Postface : Turbulences, par Isabelle Dormion, p.96
Notes & annexes, p.101


Extraits :

les hordes sauvages de la haute technologie (p. 49)

XIXe siècle : à peine le « mythe industriel » s'annonce-t-il, qu'on a le toupet de parler d'une sortie des « âges mythiques » - mais chaque siècle engendre sa sottise. On pense moderne et même progrès, c'est dire que, croyant avoir une pensée pour tout, on cogito tant de travers que ergo nocend sum. Le Moyen Âge, lui aussi, est loin. On possède le monde, on va vous le faire progresser vers un avenir, radieux de surcroît. Les colonies ? Infestées de fièvres, danger pour la santé, il est vrai. Un coup de fil sur la machine phonique d'Edison, et on engage Mendel et Pasteur. Stephenson est en charge de la locomotive. Emmanuel Kant a réaménagé la loi du talion quant au viol, à la bestialité et à l'homosexualité en concoctant de nouvelles peines de mort ou de castration catégoriques. Des hommes pareils, ça vous sort des désordres et des atrocités de la préhistoire. On veut des gestionnaires, du concret loin des délires ou des phantasmes. D'ailleurs, qui « invente » l'évolution des espèces ? Darwin, mon cher, un homme du xixe et pas le moindre. Ami des premiers ethnopaléonto-archéologues, il en sait un rayon sur celui qui va recevoir le nom de Néandertal. Ici on unifie les Länder, là on invente la Belgique, on peaufine les nations et on met tout ce petit monde au travail. La Force de frappe du travail et de l'argent gravit quelques degrés sur l'échelle de l'évolution sous l'Ïil paterne (toujours !) d'industriels et de théoriciens ad hoc. « Arbeitswesen der bürgerliche Gesellschaft » ? (Marx : L'être au travail de la société bourgeoise.) « Le capital est si grand qu'il fait advenir les travailleurs (Tibon-Cornillot) », tout comme le christianisme fit advenir l'esclave, le souffrant, le faible en tant qu'objet de saint marchandage ; rien à voir avec du mythe, peut-être, mais tout à voir, déjà, avec la structuration de l'avenir selon cette force de frappe de la sélection naturelle que la rationalité activiste inflige à l'Occident. On est à la veille de quelques charniers inédits, d'un processus de multiplication de chair à canon, on mesure des crânes, c'est à peine si on ne songe déjà à des chambres à gaz et autres percées techniques en vue d'exterminations massives.

Tenez, dans le site de Zauschwitz (Brandebourg) on vient de mettre à jour six squelettes datant du Néolithique, dont les os et les crânes avaient été brisés pour en extraire moelle et cerveau avec, en prime, un collier confectionné à partir de dents humaines... (Guilaine/Zammit) Cela se passait au temps où les scribes rédigeaient la Bible et Homère son Odyssée. Zauschwitz ! non, vous ne rêvez pas, un véritable pénomène de «synchronicité» spatio-temporelle. Auschwitz, le presque éponyme, se profile déjà à l'horizon polonais comptabilisant, chose normale vu la démographie, six millions d'amas osseux agrémentés à présent - le progrès est le progrès - de dents en or et autres prothèses.

(...)

Va-t-on enfin comprendre que les mythes ne s'en sont jamais allés, ni les « élégantes manières » ou les hauts faits qui les alimentent ? Et qu'il y a analogie, aujourd'hui, entre Haute Technologie et Haute Mythologie ? Et que les hordes sauvages « parlent encore la langue des premiers mythes (Detienne)», dix mille, vingt mille, cinquante mille ans après ? Les mythologues ont beau situer, dans leurs fines analyses, le pays des muthôs « quelque part aux confins du monde de la mémoire ou de l'oubli », force est de se rappeler que le principe de réalité entend plus que jamais le refoulé archaïque 42. Que, parcelle après parcelle, le « matériel du refoulé » fait retour et vient réinvestir ce principe avec sa charge névrotique, l'invitant à reprendre du service en le replaçant là où il continue son sacerdoce de l'abominable et du tragique originaires : au sein des États-nations d'ici et maintenant, au cÏur du dispositif financier et militaro-industriel où chaque âme, peu ou prou impliquée dans le scandale, détient, fût-ce à son petit corps pulsionnel défendant, sa part d'esprit de « collaboration ». Investissements et contre-investissements pulsionnels collectifs ? Ou encore l'éternel retour destinal du même, sous les formes multiples que décrète cet implacable principe de réalité, lequel est loin d'être - on l'aura deviné - un principe de justice humaine trop humaine...

 


(p.87) :

que faites-vous après l'orgie ?

Sombre issue apocalyptique pour l'odyssée de l'espèce? Sombre seulement dans l'optique d'un anthropocentrisme absolu surtout s'il est cautionné par le Dieu des judéo-chrétiens et ses affidés tardifs pour qui la reconduction de la faute est l'âme même, le moteur de leur idéoloscatologie. Sombre aussi pour ces amateurs d'un carnaval quotidien, pornomédiatique et obligatoire, sans intelligence éprouvée aucune, et qui s'enlisent dans l'ennui le plus noir... Sombre du point de vue d'une lignée dogmatique hypothéquée d'artefacts culturels, sombre pour le coupable autiste qu'est le Ss (Sapiens sapiens).

(...)

Cet incroyable et orgiaque couple d'homo technicus, issu de la fornication entre le Ss et ses outils, et gros du pulsionnel collectif désinvesti de son lieu traditionnel devenu inhabitable ! Couple phallique et narcissique en diable, pervers et fécond comme mille vaches engrossées, pollueur diurne et nocturne, toujours gravide de quelque Titan, se gavant - impénitent amateur de jeux de stades - de la chair de ses esclaves, trouvant à jouir partout dans son monde où « la vie de ce qui est mort, se meut en soi-même », fornicateur éjectant d'un ventre jamais rassasié ses petits tyrans, frères de sperme et de sang. Conjoints radioactifs et nucléaires, abusant, au nom des dieux humiliés, des terres et des cieux proches voire lointains, creusant les montagnes, infectant les fleuves, déstabilisant la biosphère, éradiquant flore et faune, s'adonnant au commerce l'un de l'autre dans l'illusion de l'extase en se faisant vÏu d'éternité et précipitant dans l'Hadès tout le surnuméraire avorté de leurs entrailles.

Qui ose prétendre que les Titans sont morts ? Et si les chromosomes continuaient de comploter et préparaient leur revanche : la respéciation ? Si Gaïa préparait sa vengeance au nom d'une vie originelle qu'elle sent périr mais retient en son sein ? Et qu'elle se retire et transfère son ultime souffle à un être neuf, 9 sur l'échelle de l'évolution, tout resplendissant et neuf. Trop facile ? Trop barbare, trop trop ? Parions que ce gène qu'on croira modifié, une fois en cours de modification modifiera à son tour la modification. En modifiant la modification, le produit de cette modification ne sera fatalement pas celui que la raison psychotique escompte : neuf, oui, mais imprévisible comme cette Chimère des premiers jours, devant quoi les derniers Monstres, devenus ancêtres à leur tour, resteront confondus, impuissants et résignés.

Disqualifiée, l'espèce dominante et prévaricatrice, sociale à ses heures... Déboutée, donc délivrée du procès qui l'oppose au monde terrestre et à son environnement. Déboutée du procès de l'altérité, partant, dispensée également de tout remède à son angoisse de prédatrice devenue sa propre proie.

S'agissait-il de la revanche du Néandertal ?

Puisqu'il y a jeu dans la nature, oui. Comme au football. Une équipe, battue en finale d'une coupe, reçoit sa revanche lorsque l'équipe adverse en vient à subir le même sort au profit d'une équipe tierce. C'est la rude loi du sport. [...]

 

EXTRAIT de la Postface d'Isabelle DORMION :

Imaginons la réalité : La moitié de l'humanité morte de misères endémiques, disettes organisées, soifs, exodes, maladies nouvelles, épidémies anachroniques, pestes buboniques, tuberculoses résurgentes, l'autre moitié encore vivante, que fait-elle de son triomphe ? Quels sont les rapports entre les pouvoirs et les laboratoires qui oeuvrent, poussés par le progrès qui engendre de nouvelles expérimentations ? Qui décide ? Comment contrôler la fiabilité, comment évaluer la rigueur, tester, vérifier, authentifier « l'humanité » des scientifiques ? Quelles sont les perspectives d'avenir, quels sont les risques incalculables d'anéantissement, nos possibilités de survie dans une terre mise à mal insidieusement, violentée chaque jour. Nous sommes mis devant les hauts faits accomplis par le saint Graal retrouvé, l'élixir alchimique des technosciences et crions au miracle quotidien. Plus de vieillesse, victoire, DHEA, plus de mort, bientôt plus de procréation naturelle dans des conditions inadmissibles : coït, grossesse, vagissements dans les eaux et le sang répandus d'une vie nouvelle. Archaïque ! [...]

Rouvrons le dossier Oppenheimer. Hiroshima, histoire déjà ancienne et tombée dans l'oubli ? Pour trancher le débat, affaiblis par l'excessive confiance, la naïveté et l'ignorance fatale, faisons appel au tiers, au juridique, au droit. Que soient convoqués, à Genève comme à Nuremberg, les avocats du diable. Nous avons dans l'Histoire des précédents fâcheux, des répétitions sanglantes, certaines barbaries qui ne disaient pas leurs noms, qui avançaient masquées, nous avons vu des cerveaux brillants se révéler après coup de délirants paranoïaques, mus par une logique irréfutable, hors du champ de toute symbolisation possible. Il n'y a pas d'objectivité ? Dieu merci ! Nous voilà rassurés. Quels sont les effets sur plusieurs générations d'un enfant né de gamètes inconnues et congelées. Que l'on réalise des études épidémiologiques. Étudions les résultats. Il faudrait interroger épistémologiquement le mythe darwinien, le créationnisme, comme la biologie sur ses cadres de formalisation. C'est un devoir citoyen. Procès d'intention, débat ouvert au néophyte. Des jurés dans ce débat, non experts, vox populi béotienne requise pour un appel au simple bon sens, à la sagesse ? La technologie scientifique s'enferme dans la toute-puissance d'une connaissance discursive enfermée sur elle-même. On ne peut admettre que la science soit investie d'un pouvoir tel qu'elle fasse désormais appel à la croyance, aux superstitions les plus contestables. Nos cerveaux n'ont jamais été plus beaux, plus volumineux. Qu'ils défaillent ? Il y aura pour tout un palliatif possible, une molécule chimiquement réparatrice. Ô miracles et panacées, bientôt munis d'appendices hautement préhensibles, nous mesurerons deux mètres pour attraper les fruits d'une connaissance de plus en plus haut placée. Nous admettons tout ce qui flatte la notion d'intelligence, trompés par ces excès d'une réalité fantasmée, validée par autoproclamation. [...]

Personne ne peut affirmer que l'homme nouveau, objet et non sujet d'expérimentations biologiques, n'est pas un homme artificialisé par le pragmatisme effréné des laboratoires. L'humain est traité comme une production de l'homme, à la fois divinisé et mis à la poubelle. Que fera-t-on des embryons ratés ? Pourra-t-on jeter ce déchet, là, qui ne dit rien ? L'homme nouveau n'existe pas encore. Il se fabrique au jour le jour, banque d'organes, phénomène gémellaire, non-individu, bricolage génial, parfait, chosifié, immortel, déifié et simple déjection. L'homme est en trop d'une humanité qui n'en aurait plus besoin. Refaisons donc nos humanités. Il faut tout relire : les textes bibliques, Durkheim, Darwin, Mauss, Marx, Freud, les mythologues, les anthropoanalystes, les structuralistes, assistons aux débats sur les neurosciences, et, désenchantés, laissons décanter, sceptiques, ces magnifiques innovations devant un verre d'excellent bordeaux. Zénon ? Oui ! Le stoïcisme est un remède. Le bouddhisme aussi. Sourires. Enfin, que dit vraiment la théologie ? [...]

John Gelder sollicite la curiosité et nous invite ironiquement à penser, nous, promeneurs candides, saturés d'informations parcellaires et nourris de confuses rumeurs ; à penser, si nous en sommes encore capables, homo urbains-sapiens (Ss) mystifiés. Sa démonstration maïeutique nous amuse puis, dans un deuxième temps, nous provoque. Nous voilà devenus des esprits prévenus. Nous ne rions plus. Une science désenchantée ? Pas sûr ; depuis les grottes, sans doute, la réflexion habite un esprit construit pour l'inquiétude et non pour la désolation. De façon péremptoire John Gelder nous incite, nous oblige à imaginer ce qu'il désigne comme la « surprise » d'une « sextuple » modification aux confins du meilleur et du pire des mondes possibles.

Isabelle DORMION


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Facettes du Desastre J.-M. Place, 1991.

Sucer le miel aux creux des pierres, Desnel, Juin 2007. ainsi que la lecture de A. Cadet-Petit

Préface de Dominique Noguez à Facettes du désastre

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