La Désolation des Singes s'organise de façon rhapsodique autour d'un lieu « mythique » : l'Usine, mais une usine métonymique de l'asservissement généralisé des corps. Prophète concupiscent du présent extrême, Josu use des machines et abuse des corps. Jusqu'à l'inexorable prise de conscience des inconvénients qu'incarne son pouvoir de mâle. Ce récit beau et rude raconte une surprenante liaison : la rencontre entre l'animalité du corps et la machine qui se profile à l'horizon contemporain. Tarik Noui, vingt-neuf ans, signe, avec La Désolation des singes, son deuxième roman. Depuis il a publié La Treille des négriers (Melville, Léo-Scheer, 2006) et Serviles Servants, (Léo Scheer, 2007).
Extraits : « L'intérieur des baraquements...
Là se terrent maintes fouillasses engrossées.
Huileuses désossées sur des divans, le corps
encore tremblant, trempé d'odeurs de nitrate.
S'empêchant de gratter leurs visages. Le torse ou les
jambes. Certains mettent des morceaux d'étoffe au
bout de leurs doigts pour ne pas s'arracher la peau.
D'autres épient la plaine en se grattant. Creusent la
peau. Jusqu'à l'os. Assis. Des enfants essayent de
dormir, le visage figé par les dernières
vagues de braises de la forge. Pleurent. Ils ne peuvent
faire que ça. Avoir faim. Avoir froid. Être
malade, mourir ou pleurer. Ils ne peuvent faire que
ça. Attendre que vienne les chercher le
croque-mitaine d'acier et de sang. Qu'il vienne les perforer
d'un éclat de ses doigts. Longue liturgie de la
patience qui les verra se tordre dans toutes les douleurs
avant de revenir au linceul blanc, celui qui fut le
même, celui qui fut de la même étoffe que
le linge de leur naissance. Un organdi, étoffe
apprêtée dans la sanie de leurs pères.
Dans la pièce à côté, ou ce qui
sert de pièce, plutôt une sordide chapelle
ardente élevée pour le massacre de l'amour,
des jeunes ouvrières assises en tailleur sur des
tapis défraîchis se touchent mollement la
poitrine. La redressent. Vont sortir. Le bal des
pelés. La gigue à l'emplâtre. Finiront,
si tout va bien, derrière la banquette d'une voiture,
le groin écrasé contre les bourseaux d'un
autre ouvrier, peut-être plusieurs, peut-être
tous, peut-être le prolétariat rampant en
cadence dans ce qui n'est plus qu'une tubulaire
présence en attente de saillie. Le barbideau
écorché. Elles rentreront avec, dans la panse,
une progéniture vérolée sortie de la
matrice encore maternelle pour directement aller se poster
dans les rangs, remontée comme un petit singe
mécanique jusqu'à l'épuisement du
ressort. Mise en miettes du mécanisme,
remplacé par un autre mécanisme. De matrice
à matrice. » « La souffrance appelle une requête païenne, antique, appelle le sang d'un holocauste. On voudrait réveiller d'autres dieux. Ressusciter les cultes du soleil. De la terre. Faire l'amour avec les éléments et enfouir sa semence dans la terre... » « Je le garderai, ce désir, je lui ferai un minaret blanc avec des colonnes massives, percées jusqu'au nadir de la terre [...] Pour garder le désir, il faut être plus fort que le désir des autres... Oui. J'en suis capable et ainsi de suite, jusqu'à devenir le désir d'un autre, jusqu'à devenir le petit monstre fatigué d'autrui. » Le « malheur » aura fait « une collée entre nous et l'espèce à venir... tenue par l'ingénierie d'une nouvelle genèse. »
Comptoir de vente : La Lucarne des Ecrivains, 115 rue de l'Ourcq - Tél /Fax : 01 40 05 91 29 /51
|