CARNACCIA,
Olivier Gambier

PochParc17, Roman, 144 pages, 7 euros - ISBN 2-912010-12-8
(couverture : peinture d'Éric Roncerel)

(Disponible : voir bas de page)

Aleph, plaie errante, se lie à Baal, démon affamé. C'est ensemble qu'ils parcourent Molibden, rencontrant d'autres plaies errantes et Venceslas le chien, Graal d'Aleph. Dans la boue et dans le litron, les errants pataugent jusqu'à l'inéluctable fin de toute fiction ; puisque Carnaccia n'est autre que la dévoration de ce qui ne saurait naître. Mais par delà l'eschatologie et les sanies auxquelles Carnaccia prétend, il y a la faim des mots : camisoles avides de chair, telle une oreille en tourbillon, aspirant à eux tous les corps animés. Il ne faut donc s'étonner de rien, sinon de la survie d'Aleph. Et pourtant, Aleph n'est-il pas le seul, parmi ces voix d'outre-tombe, à recueillir celle du chien ?

Animalesques, carnassiers ou tendres, les protagonistes de cette aventure s'entredévorent, mais la danse n'est macabre qu'en apparence ; le verbe aiguisé telle une lame de chirurgien génialement inspiré-- joueur d'échec à ses heures -- y opère une alchimie d'un genre inédit, comme pour faire place nette et évoquer "au-delà des yeux morts de ses contemporains les parfums du marécage«. Celui, libérateur, d'une absolue intelligence, ouverte à toutes les métamorphoses.

 

Olivier Gambier (25 ans) réussit mieux qu'un roman : une épopée aux exorcismes graves, drôles et périlleux...

 

Pierre Jourde dans Le Monde Diplomatique, Janvier 2007:

"Ainsi, les éditions Parc, qui publient de beaux petits livres, originaux, dans une indifférence presque complète, ont pris le risque de faire paraître les premiers textes de Gilles Sebhan et de Pierre Mérot. Mais, en dehors de quelques découvreurs tels que Dominique Noguez, les journalistes n’ont commencé à les considérer comme intéressants que lorsqu’ils sont entrés dans des maisons plus connues. D’autres ont eu moins de chance. Un petit chef-d’œuvre comme Carnaccia, d’Olivier Gambier, est destiné à rester quasi ignoré. Dans un siècle, on le classera peut-être parmi les grands oubliés."

Extraits.

« J'errais depuis longtemps ; je n'étais pas fatigué ; je ne cherchais rien de particulier, ni n'évitais rien en particulier ; mon regard flottait, j'abolissais mes yeux ; devant mes yeux qu'abolissait mon regard se déployaient pour moi les pulsations des corps croisés selon la stricte géométrie du hasard ; ils pulsaient, oui ; que pulsaient-ils ? Je n'ai jamais bien su ; ça ne m'intéresse pas de le savoir ; ils pulsent et cela suffit, je peux toucher ces pulsations et les voir se tordre devant moi, fumée impensable, improbable combustion ; je devais parfois courir ; ce qui pulse n'est pas toujours empli de bonnes intentions ; ou plus grave, n'est pas toujours empli d'intention ; la rencontre de deux corps n'est jamais innocente ; je devais courir, et rencontrais parfois dans le souffle de ma course un de ces corps découpés ; ou, bien pis, de la matière inerte, des murs, des détritus, du bitume, des objets mous, d'autres solides ; je ne sais pas pourquoi ces corps pulsent ; je pense que quelque chose brûle qui les consume ; ou bien brûlent-ils et consument-ils quelque chose ? J'ai déjà vu des corps qui brûlent ; ce n'est pas ça ; moderne consomption...

J'entrai. »

[...]

« Rampez esclaves et regardez brûler ceux qui dans la liberté se consument », voilà ce qu'on nous dit. Rampez ! Mais on m'a menti, on me ment, morale d'esclaves et morale de cadavres, car je le sais maintenant, on m'a qualifié de spectre lorsque j'étais au plus bas, on a dénigré mes faillites et condamné ma tête, on a voulu faire de moi un objet médical, occulté sous la morale ce qui niait la morale, on m'a traité de malade ou de fou, je le sais, je suis la somme, j'étais la somme, et j'étais libre d'esprit mais on me rattrapait par le corps pour aliéner cette liberté, stigmatisant sur mon corps ce que l'on nommait nécessaires déboires d'un esprit nageant dans l'oisiveté, mais je ne connaissais pas l'ennui, alors j'ai détruit mon corps pour échapper à la maladie, à ce que j'appelle maladie et qu'ils nomment santé, en le détruisant j'échappais à la servilité, j'en faisais l'égal de moi-même chose libre, libre liberté de fantôme, sans cesse rattrapé, enchaîné pour faire de moi un spectre, aliéné par la maladie, j'en comprends le sens aujourd'hui, oui, vraiment, je me suis détruit pour me libérer, je suis devenu maladie pour recouvrer la santé, j'ai échappé à leur santé, chaîne, maladie, à cette santé qui n'est qu'esclavage, qui n'est qu'entretien et conservation, j'ai fait de mon corps une dépense contre l'utile qu'ils prétendaient en tirer, j'ai fait de mon esprit une dépense contre l'utile, je suis une dépense, et l'esclavage ne me tient plus aujourd'hui, plus celui-là en tous cas, un autre peut-être, je n'en sais rien, je n'en sais encore rien, mais je saurai, ou peut-être pas, ni maintenant que j'ai compris ce qui m'a libéré, je peux être aujourd'hui l'antinome de ce que j'ai été, je peux être aujourd'hui ce qu'ils nomment santé, ce n'est pas grave, pourquoi cela le serait-il ? J'étais celui qui détruit, je le serai encore ou bien pas, je ne le suis pas ou pas encore, je n'en ai plus besoin ça ne m'est plus utile, ce qui le rend si précieux, la destruction comme ils disent est devenue mienne puisque ne m'appartenant plus, la mort est devenue mienne puisque ma mort ne leur appartient plus, mon corps est devenu mien puisque ne s'appartenant plus.

Oui, c'est moi, je suis celui... je suis l'Aleph, et j'ai dû me libérer ; oui, en dernier ressort peut-être est-ce là ma maladie, mais qui oserait le dire, sinon moi ? Baal peut-être, lui qui sait si bien n'être rien. Il a fallu me libérer, mais quelle liberté ? Baal le dirait, lui pourtant si bégueule. Il parlerait d'autre chose, lui qui a lu et lui qui sait. Car finalement le problème n'est pas d'être libre ou de ne pas être libre, mais d'accepter et de refuser. Oui, il a fallu refuser, je dois refuser et c'est là ma maladie, et maladie je suis, c'est cela qui déchire ce qu'ils appellent réalité, en cela que Baal est déchirure, en quoi je me déchire forcément, ou bien non, en quoi Baal est en moi, oui, même cela je n'en veux plus, cela qui est une arme, être soi-même ce qui se déchire sous l'intensité du refus, non, je suis la déchirure et Baal est avec moi, voilà ce que je sais, voilà ce que je suis, voilà ce qu'il m'a dit, ce qu'il m'a chuchoté, oui, voilà comment l'on devient esclave, en ayant peur du refus, parce que le refus déchire l'être, cela Baal me l'a dit, il faut accepter d'être déchiré, d'être gâché, de ne plus être utile mais inutile dépense, oui, et c'est peut-être cela le début de la liberté, c'est une naissance, voilà une image qui plairait à qui vous savez. [...]

Olivier Gambier

(Extraits.)

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